24 oct. 2012

"Lucide et acerbe", Article de Marie-Claude Bernard sur Parutions.com

La couverture médiatique de l’explosion en vol de DSK a été plus importante que celle des attentats du 11 septembre. Ce constat n’est pour Stéphane Zagdanski qu’un des symptômes de la démence universelle d’un monde lui-même en train d’imploser.

Dans son nouvel ouvrage Chaos brûlant, l’époque, emblème d’une seule et unique caste servile ou asservie au capital, constitue l’avers de l’événement sur fond de piétaille de traders, de nouveaux riches, d’avocats et juges, de politiques et journalistes... Pour en décoder l’envers, Zagdanski choisit des personnages internés au Manhattan Psychiatric Center de New York. Au cœur de cet établissement, loin des péroraisons, instantanéités de Twitter, débats débiles et autres lapsus éjaculés par des pépieurs épieurs, se joue l’effet miroir de ce «Chaos brûlant», lucide et acerbe. Les pathologies de ces (fous) surdoués et érudits leur offrent de singulières aptitudes à décrypter l’invraisemblance dissimulée du monde au point de ressentir la catastrocratie actuelle sous l’harmonie de façade des êtres qui «l’assaillent de leurs monstruosités microscopiques».

Et justement, de leur observatoire, ce 15 mai 2011, ils assistent au perp walk, «cette part sacrificielle de l’Amérique offerte à l’omnipotence des mass média», qui soumet DSK à un «retour de pendule phallique, érection contre érection» : pénis contre lèvres / téléobjectifs contre face. L’impatient jouisseur devient le «bouc émissaire sacrifié au Roi Regard dans un univers où King Look a tous les droits, et aucun devoir». Le monde de Nafissatou Diallo «dont trois ans passés à New York ni même cinq siècles sur la lune ne saurait l’extirper» se retrouve indissociablement lié à celui du patron du FMI comme Roméo à Juliette ou Paul à Virginie. «Passé minuit, la princesse Cendrillon Strauss-Kahn devient souillon menottée et mal rasée», troquant la Porsche Panamera contre une citrouille de Harlem… L’incontrôlable PAT du joueur d’échecs le conduit direct à Rikers Island.

L’enfant qui survécut au tremblement de terre d’Agadir porte en lui le séisme qui se rejoue à son insu et Zagdanski analyse - brillamment - les raisons qui vouent DSK au «vortex de fracas, de cris, de poussière qui annihile ce que les hommes ont patiemment construit». L’auteur manie une plume étonnamment féconde ouvrant des perspectives inexplorées et cohérentes tant sur les registres philosophique, historique que psychanalytique. Son humour caustique et ses formules percutantes (c’est un euphémisme parfois…) lui ont valu de se fait descendre avec rage par le microcosme médiatique qu’il n’épargne pas. C’est regrettable pour les lecteurs, car la richesse de son imagination, de son vocabulaire et l’étendue de ses approches érudites font de Chaos brûlant un ouvrage fort intéressant et à part. A part du sérail médiatique à l’évidence.

Marie-Claude Bernard


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